Pour venger A.D.G.

1947-2004

Chez d'autres éditeurs

La Nuit myope (1981)

« J'étais un cadre pas vraiment dynamique et, pour tout dire, plutôt rêveur. Une femme et une nuit d'alcool ont suffi pour que je décide de prendre la route vicinale des petites aventures longtemps espérées : celle des Cévennes, sur les pas de Stevenson et en compagnie, non de l'ânesse, mais du chien Laskar. Pour commencer, il fallait traverser Paris, la nuit où les héros sont gris. Depuis Marcel Aymé et Jacques Perret, on sait que ce n'est pas une mince affaire. Surtout lorsque, comme moi, on est complètement miro et qu'on a cassé ses lunettes. »

(Balland, coll. L'instant romanesque, 1981)

Le Grand Sud (1987)

« En ce milieu de l'année impériale 1866, Nouméa, qui ne s'appelait plus "Port-de-France" depuis le 2 juin précédent, ne recelait guère plus d'un millier d'habitants.

La bourgade qui se dévoila aux quatre cents yeux des fagots qu'on entassait dans de grands chalands à rames activés par des condamnés portant comme eux le droguet gris de l'administration pénitentiaire, était assez succinte : ce qui s'offrait d'abord au regard, dominant toute la baie, c'était un sémaphore dont les grands bras articulés étaient immobiles pour l'instant. L'arrivée de la Sibylle avait été signalée depuis belle heurette aux autorités portuaires et répercutée par les cris aigus des Kanaks qui travaillaient en ville et dont l'attention n'était jamais en défaut concernant l'inhabituel. »

(Editions JCLattès, 1987)

A la Série Noire

La Divine Surprise (1971)

« Mon papa à moi, il est truand. Des oreilles jusqu’au bout des doigts de pied. Comme il est toujours sapé comme un prince, ça ne se voit d’ailleurs presque pas. Je dis cela sans forfanterie aucune, comme tel autre vous émerveillerait en vous causant de son aïeul qui a fait les croisades ou tel encore avec son arrière-grand-père fournisseur-drapier de Napoléon III. Sans honte non plus. Puisque je prends la suite, une-deux, en avant arche, les gros fafiots des petites banques ne sortiront pas des fouilles de la famille Le Cloarec. »

(Série Noire, n° 1429, rééd. en coll. Carré Noir, n° 545)

Les Panadeux (1971)

« Le dieu ricanait cruellement en faisant tomber ses ténèbres sur la ville. Les flics iraient à la caravane de Mario, ils trouveraient une perruque d’un beau noir de jais, des nichons en plastique, un revolver d’ordonnance qui avait servi, il y a pas longtemps, dans un terrain vague. Ils iraient aussi chez Pascaline qui ne pourrait pas leur indiquer un bon coin de pêche, mais raconterait bien des choses. Et ils relâcheraient Toto, Toto qui s’en irait de sa démarche otarine, une grande paix dans le cœur, Toto sous le soleil de cuivre rouge du crépuscule qui prendrait la route du midi, vers un pays où les appareils photo coûtent cent sous, où les putes se donnent sans rechigner pour une poignée de sable... Est-ce que le dieu cruel lui laisserait sa chance ? »

(Série Noire, n° 1443, rééd. en coll. Carré Noir, n° 518)

La Marche truque (1972)

« Haute surveillance. Il n’était pourtant pas un homme dangereux malgré qu’on dise qu’il ait tué. On tue beaucoup plus parce qu’on a peur, presque jamais par méchanceté pure. D’ailleurs, les assassins de naissance n’étaient pas en prison et ne connaîtraient jamais l’enfer. Juste les panthéons et les arcs de triomphe. Il savait qu’il lui faudrait s’évader pour aller jusqu’au bout de SA défense, pour jouer la conservation de tout ce en quoi il avait cru. »

(Série Noire, n° 1473, rééd. en coll. Carré Noir, n° 554)

La Nuit des

grands chiens malades (1972)

« Le mardi matin, c’était comme un dimanche à cause de la festivité, l’enterrement de Mlle de Sébillet. Souventes fois, quand on va à des obsèques, on se change pas, on y va comme on est, mais là, c’était pas du pareil au même, il y aurait du beau monde, fallait l’affutiaux correct.

Maupas avait mis un habit, ça fait que quand on a été boire le coup chez lui, avant la messe que pour une fois on irait, on avait l’impression d’être servi par un larbin de grande cérémonie, comme qui dirait chez les Rochilde. »

(Série Noire n° 1482, rééd. en coll. Folio n° 2224) – adapté au cinéma Par Georges Lautner sous le titre "Quelques messieurs trop tranquilles".

Les Trois Badours (1972)

« Je nous voyais pas très flambards avec notre piano, la guitare et la batterie fatiguée. Je le disais pas aux copains pour pas les décourager, mais de tels instruments pour un numéro de clowns, c’était pas trop sérieux. On faisait plus échappés de lyrique, raclures de concerts qu’amuseurs publics. Il nous aurait fallu un xylophone-nougat, de la clochette comme s’il en pleuvait, de la bouteille musicale, un saxo à paillette, à la rigueur une trompette rouge ou un bandoléon chamarré.

– On reprend, je dis, soyez pas sinistres, on bosse pas pour les Jeunesses Musicales de France ! »

(Série Noire, rééd. en coll. Folio policier, n° 229)

Cradoque's Band (1973)

« Un enterrement en achélème, ça serait plutôt rigolo, un côté hâtif préside à la cérémonie, laquelle prend de ce fait une allure de déménagement. Le corps de Marité avait été rendu à Grogembre qui n’en avait pas voulu dans l’appartement, l’avait laissé en dépôt à la morgue de l’hôpital mais on sait pourquoi le matuche tenait à ce qu’on fasse un crochet par son immeuble, histoire sans doute de montrer aux voisins qu’il faisait dans les règles et d’atténuer le furtif de l’affaire. C’est bien connu, on enterre toujours les assassinés discrètement, comme s’ils s’étaient rendus coupables d’une indélicatesse grave à l’encontre de la famille, un manque de savoir-vivre, justement. »

(Série Noire n° 1493, rééd. en coll. Carré Noir n° 373)

Berry Story (1973)

« …N’y a qu’à la campagne qu’on sait faire les différences entre les nuits, savoir aux parfums d’herbe qui montent vers le plafond noir et si c’est des ténèbres où les bichettes courent les bois ou si les sorcières nues aux seins frottés d’antimoine et aux colliers de vers luisants tiennent assemblée dans les clairières aux hauts chênes craquants. Chaque nuit n’a pas sa semblable, les bergers le savent qui dans leurs musettes, entre le quignon et la poignée de sel, ont une semaille d’étoiles à donner des migraines aux astronomes. »

(Série Noire n° 1586)

Je suis un roman noir (1974)

« C’est en me réveillant près d’elle, le lendemain matin, que je me suis aperçu de trois choses importantes et d’une kyrielle de petites conneries sans grande portée : d’abord, je l’aimais, Michelle, et on sait que ça vous vient comme une rage de dents, ensuite, que les Halles étaient vraiment détruites puisque je ne les voyais pas sous ses fenêtres, et enfin que je me prenais pour Phil Marlowe en plus brouillon. »

(Série Noire n° 1692, rééd. en coll. Carré Noir n° 468)

L'Otage est sans pitié (1976)

« Jean-Charles Botmarine ne s’était endormi qu’à minuit et demi. Sur son bureau, une caisse de bois 1900 avec des tiroirs fermant à clé, il avait reconstitué le truc. Une gomme était la camionnette Citroën, la boîte à trombones figurait la banque, deux stylos la rue, deux trombones étirés représentaient le passage. Lui-même était un mégot de cigarette mentholée. Il apparut très vite que la meilleur solution consistait à barrer l’étroit passage avec une automobile. Charbo mit son briquet en travers des deux trombones. Le mégot était toujours entre les deux stylos, il le dirigea entre les deux trombones, tout à fait contre la gomme. Le mégot monta sur la gomme et lui fit son affaire puis ressortit à toute vibure entre les stylos. Charbo dut convenir lui-même que le briquet n’empêcherait pas les gens de la gomme de poursuivre le mégot. »

(Gallimard, coll. Super noire, n° 43)

Le Grand Môme (1977)

« Trois pièces, une cuisine, une salle de bains où je suis obligé d’entrer dans la baignoire pour me raser, j’ai aussi un téléphone, un répondeur d’icelui et un poisson rouge. En fait, ça n’est jamais le même poisson rouge et je ne comprends pas très bien ; quand j’étais gosse, mon grand-père aussi avait un poisson rouge mais c’était toujours le même. Les miens crèvent à une vitesse foudroyante, est-ce que ça vient de l’eau ou de la nourriture ou des petits graviers, je n’en sais rien mais je passe mon temps à repêcher des poissons rouges flottant sur le ventre, à les enterrer en forêt, à changer l’eau, à leur mettre des portiques pour qu’ils s’ennuient moins, des taillis en plastique et des guéridons nains pour l’apéro. »

(Série Noire, n° 1717), Titre en référence à son homonyme Alain-Fournier...

Juste un rigolo (1977)

« Une sorte de hideux iguane avec des pinces coupantes de homard et à l’abdomen visqueux se promenait sur mon corps nu et remontait lentement vers mon visage. Je ne pouvais m’en débarrasser pour la raison que je me trouvais au centième étage d’un building oscillant et que mes mains étaient occupées à maintenir un précaire équilibre. Quand il arriva sur mon visage, il leva sa tarière répugnante et déposa dans ma bouche entrouverte une kyrielle d’œufs sucrés et toute évidence vénéneux comme des boules de sureau. C’en était trop et je me réveillai, en sueur. »

(Série Noire, n° 1721, rééd. en coll. Carré Noir, n° 506)

Pour venger Pépère (1980)

« C’était notre manie de jouer les Hussards : entre l’élitisme et l’éthylisme, plus très jeunes gens de trente-cinq ans, nous avions choisi le cynisme morbide de ceux qui sont condamnés par la massification. Vilain mot qui commence comme massicot et finit comme dissection mais bref, nous étions de Droite rien que pour emmerder le monde qui d’ailleurs s’en fichait. Machin était le correspondant à Tours d’un journal nationaliste et quant à moi, j’étais inscrit avec délectation dans les rangs fort clairsemés d’un parti monarchiste à tendance légitimiste ; Cela faisait bien rire pépère qui votait communiste. »

(Série Noire n° 1806, rééd. en coll. Folio policier, n° 153)

Balles nègres (1981)

« …Guignol aussi le capitaine N’Tougou dans son habit chamarré rouge à parements d’or, nouilles torsadées et argentées aux épaulettes, constellé de décorations diverses et imparipennées et chaussé, je le jure, de charentaises à carreaux. Si l’on exceptait sa carrure à la Amin Dada et le pistolet mitrailleur israélien qui faisait jouet dans ses grosses paluches, on aurait pu penser que le capitaine N’Tougou posait pour une opérette du Châtelet ou postulait à un emploi de liftier dans un grand magasin. »

(Série Noire, n° 1825)

On n'est pas des chiens (1982)

« Place du Palais, que les étrangers s’obstinent à appeler place Jean-Jaurès, des mobylettes criardes, chevauchées par des potes de couleur, remontaient les contre-allées impossibles, nonobstant les râleurs. Sur une table de marbre, Margot dégorgeait tout le vin qu’elle avait absorbé au cours d’une longue vie, vite tranchée. Aux Sablons, le conseil des sages était réuni autour du feu ancestral dérobé par Prométhée, le premier manouche et tout cela est manière de causer pour tromper la soif. »

« Avertissement : Cela allait sans dire mais il paraît que ça ira encore mieux en le précisant : quoiqu’elle puisse sembler réelle, la Touraine que je décris dans cet ouvrage, les précédents et ceux à venir, est celle de mon enfance. Elle est donc le fruit de mes souvenirs et de mon imagination dévoyée. Que personne, ni firme, ni personnages, ne s’y reconnaisse, ce serait être encore plus dévoyé que moi.

Alain Fournier, dit Camille, dit A.D.G.,

né à Tours le 19.12.1947 »

(Gallimard, coll. Série Noire, n° 1862, rééd. en coll. Folio policier, n° 189)

Notre frère qui êtes odieux (1986)

« Simon mit la radio, entendit qu’on causait de l’influence de Lacan dans l’œuvre de J.P. Manchette et tourna le bouton jusqu’à ce qu’il trouve de la musiquette qui fait, tout ce qu’on voudra, bien moins mal à la tête. Il enfila le boulevard Raspail, descendit vers la rue du Bac jusqu’à la Seine qu’il traversa, suivit les quais puis rattrapa le boulevard Sébastopol. Il avait une petite idée qui n’était pas forcément bonne, mais alors là, si on tombait pile à chaque coup, ça serait plus une vie comme disent les infâmes tarés à qui on cause de la prolongation de ladite vie et qui ont la trouille de s’emmerder jusqu’à deux cents et peut-être plus ans. »

(Gallimard, coll. Carré Noir, rééd. en coll. Folio policier, n° 171)

Joujoux sur le caillou (1987)

« – Il est rien moche, ton pays d’adoption, ai-je dit à Machin qui m’attendait, tout fiérot, à l’aéroport de la Tontouta. J’ai bien vu que je faisais de la peine au gros journaliste – qui avait d’ailleurs sensiblement maigri –, mais j’étais dans une humeur de chien dans ce petit matin grisé de Nouvelle-Calédonie qui n’évoquait pas du tout la carte postale exotique. Vingt-six heures coincé dans une bétaillère baptisée indûment du nom d’avion, des escales à piétiner devant un bar fermé (Bahrein), des boutiques qui n’acceptent pas l’argent français (Singapour) ou dans une annexe de La Mecque (Djakarta) où la salle d’attente était transformée en lieu de prière.»

(Série Noire n° 2089)

Les Billets nickelés (1988)

« J’ai dit qu’elle était plutôt moche mais ça n’était pas complètement vrai ; disons qu’elle se fagotait toujours comme une angliche dans des pantalons informes et des pulls avachis mais elle avait des yeux bleus extraordinaires et un sourire éclatant même si ses dents n’étaient pas d’un alignement parfait et pour peu qu’elle arrangeât sa coiffure de chien fou et qu’elle se fût un peu maquillée, elle eût pu figurer dans le Livre des Raccords. »

(Série Noire n° 2124)

C'est le bagne ! (1988)

« En fourgonnant dans son bric-à-brac, je finis par dénicher une bouteille pleine d’un assez exécrable scotch à l’étiquette d’un gros cerf dont je n’aurais même pas voulu comme after-chèvre et voulus lui verser une rasade dans le bouchon comme on fait en coup de chasse, mais le vieux drôle empoigna la boutanche et en têta au goulot une rasade impressionnante. A mon sens, ç’aurait dû l’achever mais bien au contraire, il se redressa sur son lit et me contempla d’un œil nouveau.

– Qu’est-ce que vous faites là ? grogna-t-il sans reconnaissance. »

(Série Noire n° 2134)

Kangouroad Movie (2003)

« Le soleil commençait enfin à décliner, rapidement maintenant, incendiant le ciel d’une violente couleur pourpre. Un vol de cacatoès galahs arriva en piaillant. Le rose vif de pâte d’amande de leur gorge tranchant sur le gris de leur plumage, mais, voyant que l’eucalyptus abritait notre pick-up, ils s’en détournèrent avec un ensemble parfait et partirent vers le soleil couchant, indignés, un éclair rose pâle balafrant le dessous de leurs ailes. »

(Gallimard, coll. « la Noire »)


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