Pour venger A.D.G.

1947-2004

La Foire du Trône

Article d'A.D.G. paru dans le magazine "Zoom" en 1979. Le reportage photo était signé de François Lehr.

"Approchez, les amateurs ! Par ici les mateurs, venez voir les phénomènes en liberté, capturés par François Lehr ! Pour tous les goûts, pour toutes les joies, pour toutes les fêtes ! La Foire du Trône, ça trône et ça ne foire pas... N'ayez pas peur ! Demi-tarif pour les militaires, les militants, les mirliflores et les bonnes d'enfants"...

Hélas, comme on le sait, les bonnes d'enfants ne viennent plus à la Fête. D'ailleurs, il n'y a plus de bonnes. D'ailleurs, il n'y a plus d'enfants.

Ou plutôt, ceux qui arrivent sont des enfants perdus. Ils ne déboulent plus dans des landaux anglais mais sur des motos japonaises au milieu des frites, du staccato des loteries et des grosses cadences du disco.

Regardez-les, ces enfants. Ils ont la banane laquée, les santiag (hauts du talon et non pas du Chili comme ont voudrait nous le faire croire), le perfecto et la démarche vaine.

François Lehr les a phorographiés pour une autre fois, ces ba,des qui font peur. C'était celles de la porte de Vincennes. Il ne les diffuse, ses photos, qu'à l'étranger ; pour ne pas nuire aux teddys.

Mais pour l'heure, les loubards,les loups de l'ère Barre sont entrés dans Paris, Pelouse de Reuilly, à la Foire, ils viennent cerner les auto-scooters et se colleter avec des punching-ball, du poing et du coup de boule. La machine ne leur rend jamais leur cent balles et ne rend pas non plus les gnons.

Loubards chaloupeurs qui stationnent indéfiniment devant le grésillement d'antenne des petites tamponneuses trapues.

François Lehr a trente ans. Jusqu'à l'âge de 10 ans, il a promené une certaine mélancolie coloniale des Comores à Djibouti.

Avant d'aller bourlinguer à la Foire du Trône qui est un bout du monde, il a connu la fête foraine à Bayonne où il poursuivait ses études. Au long des remparts où l'on allait vomir le mousseux tiède et trousser les filles, il a appris à aimer le factice ludique, entre les bagarres des bérets rouges et des bérets basques. Il le dit doucement, lui qui travaille sans décor :

- Mais tout cela n'est que façade...

"N'ayez pas peur, entrez, entrez ! Venez voir la femme la plus grosse du mode, allez ; tâtez !"

Monstrueuse excroissance de l'Ex-Croissance, Madame Rita, c'est son nom et 264 kilos, c'est son poids, exhibe à longueur de journée sa graisse antique. Le banquiste insiste. Qu'on touche, qu'on entre. Et d'ailleurs, voici sa culotte, c'est un hamac ! Qui dépasse l'énorme ? Le bonimenteur nourricier ou le spectateur peloteur ?

Ça ne fiat rien, entrez, entrez toujours pour voir !

Voici les géants. Ils sont deux, rivaux pour quelques centimètres. L'un est slave, l'autre est belge, l'un porte un masque et l'autre pas. Ils se chamaillent d'une baraque à l'autre pour la taille et la gamelle. Entrez vous mesurer avec les géants, ô petits monstres !

Puis François Lehr a fait une école de photographie. Pour apprendre la technique et s'en débarrasser. Il travaille maintenant chez Gamma mais, en tant que free lance, il a "couvert" la Marche Verte dans le désert jaune en 75 et puis cette année, suivant un baron fou qui traversait le Sahara en planche à voile, il est reparti pour la Mauritanie, le Sénégal et le Maroc. C'est un garçon très doux, François Lehr et il parle peu.

Mais approchez encore et plus près car, dans sa cage de verre, voilà la femme au serpent. Eve sous la morsure de l'Adam des tessons, elle se love-story en compagnie de son reptile favori. Et le comble, c'est qu'elle est superstitieuse, cette enfant du paradis forain.

- Pas de photo, dit-elle à François Lehr, ça porte malheur.

- Mon appareil porte bonheur, affirme Lehr, l'air convaincant.

Dans sa cage, le serpent respire car lui qui est cabot aime se faire tirer le portrait en compagnie de sa maîtresse. Et le ton du boa est beau, le soir au long du corps.

François Lehr a cherché l'insolite dans la Foire du Trône. Sans préjugé, parfairement au premier degré. Pas la peine d'aller dénicher des significations, les signes suffisent et l'objectif parle pour eux. Quand notre Lehr, angélique a parcouru récemment 3000 kilomètres au Zaïre sur la route du cuivre qui est en fer des rails (la vie duraille), il a traversé le ouesterne africain sans émotion apparente. Du moins, rétrospective, ce qui rime avec diapositive. Serait-il indifférent ? Non, mais il a un œil (au vrai, il en a deux et qui sont verts) à l'affut de l'humour, ce qui suppose une certaine distanciation.

Plus près, les petits, et approchez les grands, chez nous ça tourne à plein régime ! L'assiette au beurre ! Collés au mur comme des mouches que vous serez, m'sieur-dames ! Suspendus dans l'espace ! Les effets de l'apesanteur... Cuisses au vent, battus, chahutés, triturés, bousculés, vous en redemanderez. Voulez-vous les montrer encore, madame ? Passez sur notre soufflerie au sortir de la galerie des monstres, c'est vous qui SEREZ le spectacle avec votre jupe par-dessus la tête...

Et on rigole, encore et toujours ! Barbe-à-papa qui poisse, merguez qui assèche, bière qui saoule. A la tombola des gagne-petits, tout le monde a sa chance de repartir avec... NOTRE MAGNIFIQUE POUPÉE ! Ou le nounours, ou Goldorak. Ou un petit Mickey.

La musique hurle et déchire les tympans ? C'est pour mieux vous abrutir mon enfant. Le Grand-Huit n'est plus si haut qu'autrefois mais on s'embrasse toujours autant dans la Chenille des Neiges quand la capote se rabat. Ah, mon Dieu, fête ce qui plaît, plaie d'argent n'est pas mortelle !

Mais méfiez-vous, François Lehr était aux aguets qui vous a capturés pour une autre fête, celle des yeux. Au tir automatique (cinq balles dans le blanc central, c'est gagné), c'est lui qui a dégainé le plus vite avec son Nikon, plus vite que votre ombre.

Tout n'est que façade, c'est vrai mais au moins, la Fête l'affiche bien haut même si ça la fiche mal. Le plaisir est là, brut, efficace, sans lendemain et sans motivation - le vilain mot. Fugitive comme ses images, la Fête est une grosse bête mahousse qui, tard dans la nuit, met ses housses pour s'endormir quand les pantes (c'est ainsi que les forains nous appellent, frères-caves) ont quitté les allées de sable pour d'autres décors, ni moins ni plus vrais. Approchez tout de même vers les toiles peintes et les baraques de balsa, vous ne le regretterez pas si votre porte-monnaie en souffre...

"Tout est façade", vraiment, François Lehr ?

Alors, en ce cas, bravo et merci d'avoir avalé celle-là, rétro, insolite et drôle qui s'appelle la Foire du Trône.

Article (de saison)



Article paru dans Minute, 5 novembre 1980

Je suis le candidat de (la dernière) minute

Candidat de la dernière minute Puisque c’est comme ça, je me présente. Ils sont près de trente, sans compter tous ceux qui hésitent, à postuler la charge suprême et il y en a qui m’énerve.

À vrai dire, ils m’énervent tous, puisqu’ils sont désormais mes concurrents. Je me calme en songeant que leurs chances sont nulles alors que les miennes sont encore entières. En effet, comme Debré, j’ai pris le départ assez tôt. Comme lui, je suis tourangeau (mais moi, depuis plus longtemps) et souvent mon courrier est empli de colère (surtout quand j’écris à mon percepteur).

Comme Coluche, je suis d’une nature plutôt enveloppée. Je n’ai aucun mal a être plus drôle que lui.

Je suis dissimulé comme Rocard et mon brain-trust me donne d’aussi bons conseils que le sien : « Arrête de boire, me disent-ils, de sortir dans les boîtes de nuit, cesse de danser le ska. » Et toutes ces sortes de choses.

En revanche, je dois reconnaître que j’ai l’allure moins sournoise que Krivine, qu’entre l’abbé Gauchon et le révérend Le Pen j’ai l’air d’un communiant et que mon seul point commun avec Renouvin est le karaté.

Pour parler franc, je suis moins girond que Marie-France Garraud mais plus sexy que Garaudy. Comme Brice Lalonde, je ne refuse jamais un petit vert.

J’ai écris plus de romans que Mitterrand et moins de bêtises que Chirac. Cela me donne des droits littéraires indispensables à tout candidat qui doit se piquer de belles lettres et éviter de bafouiller. En ce qui concerne Giscard, je n’ai à lui opposer que mes heures de rentrée à la maison plus matinales que les siennes.

Bien entendu, tout ça ne fait pas un programme, mais à six mois de l’élection, je ne vois pas pourquoi je me fatiguerais. Regardez les autres, est-ce qu’ils sont cohérents ? Non, ce qui compte, c’est que, comme eux, j’ai réussi à glisser tellement de peaux de banane sous la semelle de mes camarades qu’en toute moralité on ne voit plus que moi dans ce journal comme candidat.

L’important dans ce genre de pince-fesse démocratique, c’est d’empêcher les autre de participer, pas de gagner, et je vous prie de croire que j’ai laissé du monde sur le carreau. Tel rédacteur en chef fut évincé parce que son grand-père cousait des casquettes dans le ghetto de Varsovie, tel autre parce qu’il allongeait inconsidérément ses copies, le dernier parce qu’on le soupçonne d’être vendu à l’Intelligence Service.

D’office, on écartera les reporters au motif qu’ils se font tirer dessus par des truands et que ce n’est pas convenable pour un futur président de la République. On envisagea bien un instant la candidature de Philippe Couderc, mais il est tellement désagréable avec les gargotiers qu’on n’osa pas imaginer ce qui arriverait si, élu, il était prié à dîner chez l’habitant.

En définitive, tout bien pesé, il ne restait que moi de disponible au moment délicat de la désignation suprême, à l’instant décisif de notre espèce de congrès d’Épinay ou de Metz, on ne sait plus. Est-ce parce que je suis souvent d’une vulgarité et d’un populisme aussi insoutenables que ceux de Marchais ? Ou bien parce que je suis royaliste…

A.D.G.


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