Pour venger A.D.G.

1947-2004

une petite nouvelle



Des pierres dans la tête

Les Aborigènes l’appellent Uluru, mais les Australiens ont fait connaître au monde entier cette gigantesque molaire mégalithique plantée dans la bouche sèche du désert de Simpson, sous l’appellation de Ayers Rock, d’après le nom d’un politicien local. C’est le plus gros rocher du monde et sa position quasi centrale dans l’île-continent des antipodes lui confère un caractère sacré, tant pour les Pijandjara et les Jangkuntjara, propriétaires tribaux du site, que chez les 250 000 touristes qui viennent chaque année escalader ce roc de 348 mètres d’altitude dont on pense d’ailleurs que ses deux tiers sont enfouis dans le sable rouge du Territoire-du-Nord.

Cet exploit sportif ne s’accomplit pas sans risque et on ne compte plus les crises cardiaques qu’il a occasionnées. Les indigènes qui ne sont jamais souciés de grimper sur cet amas de grès dont les couleurs changent avec la position du soleil, contemplent avec le morne ébahissement qui caractérise ces gentlemen pouilleux, ces Européens ou ces Asiatiques apoplectiques, aussi écarlates que le « cœur rouge » qu’ils souillent par leur ascension sacrilège.

Ils les considèrent comme atteint du rama rama, ce qui veut dire “malade des pierres dans la tête” car, non contents de les piétiner, certains d’entre eux emportent chaque année des roches prélevées sur le lieu sacré comme souvenirs. Là aussi, non sans risques… — On reçoit une vingtaine de colis par mois, explique David Carver, le responsable du parc. Ils contiennent une ou plusieurs pierres que les touristes ont rapportées dans leurs pays. Avec presque toujours la même lettre. Tenez, lisez, me dit cet homme du bush en me tendant une enveloppe en provenance de Nagoya (Japon).

"Pourriez-vous avoir l’extrême amabilité de remettre ce petit caillou à l’endroit où je l’ai ramassé, sur le chemin après les peintures rupestres, tout près du banc. Depuis ce jour néfaste où je l’ai arraché à sa terre natale, je n’ai connu que des malheurs (santé, ma femme est partie, mon fils se drogue, etc). Veuillez aussi transmettre aux tribus concernées toute ma consternation d’avoir ainsi transgressé un interdit dont je n’avais pas conscience."

— Je crois plutôt que ces personnes devraient arrêter de picoler, intervient Chris Burchett qui coordonne les projets aborigènes à la Commission du Tourisme de l’état du Territoire-du-Nord. D’autant qu’on ne sait pas trop bien quoi faire des pierres. Accéder aux désirs de ces pauvres gens ? Enterrer les pierres ? Même les Abos sont partagés. Pour certains, ces minga tjuta (fourmis nombreuses) sont les bienvenus pour ce qu’ils génèrent de devises, pour d’autres, il faudrait les interdire d’accès au site qui est consacré, depuis le commencement du temps du Rêve, au Python tapis en lutte avec le Wombat-à-Narines-Poilues, tout au moins jusqu’à la fin du combat.

Les Australiens sont de fiers rigolos et comme moi-même j’avais échappé à la peu enthousiasmante grimpette — le panorama découvert de là-haut étant, croyez-moi sur parole, aussi désolant que vu au ras du sol — je retournai camper dans mon camping-car pour boire une désaltérante bière Four XXXX à la santé des gras dingos qui pullulaient aux alentours, ayant oublié leurs origines sauvages pour piller les poubelles des “terroristes” comme les gens d’Oz appellent plaisamment les touristes.

Le soleil se coucha sur Uluru qui offrit son éternel spectacle versicolore, passant du jaune en fusion au cramoisi le plus violent avant de virer à un sinistre gris ardoise lors du bref crépuscule. Je me demandai pourquoi les mystiques minéralogistres ne recueillaient pas, plutôt que de pesantes pierres, des pincées de sable ocre plus faciles à transporter et, puisque réduites en grains, moins chargées de malédictions ancestrales. Au matin, David Carter était dans tous ses états quand je lui rendis visite au bureau du parc national afin d’organiser une visite au centre d’accueil de Yulara où l’on peut encore trouver quelques peintures pointillistes du clan Anangu à des prix abordables. J’espérais tomber sur une représentation du Rêve de l’Ornithoryncque, bien que cet attachant monotrème, mammifère et ovipare que les Australiens appellent bêtement “platypus” ait depuis longtemps déserté la zone au profit des envahissants lapins.

Tous les employés aborigènes étaient atteints depuis l’aube d’une furieuse “turista” qui les avait mis sur le flanc pour un temps (du Rêve ?) indéterminé, les femmes lubras geignant comme elles en ont l’habitude à tout propos, les parlas (hommes mais aussi pénis) dissimulant leur angoisse native sous un masque d’indifférence fuligineuse, tous prostrés dans leurs bungalows entre deux coursettes vers les dunnies, ces toilettes collectives qui font partie du folklore au même titre que le boomerang gravé ou le grattoir en patte de kangourou.

— Vous qui êtes américain, vous connaissez les Indiens Navajos, je suppose ? m’interrogea Carver en me tendant une lettre reçue le matin même en provenance de Flagstaff (Arizona) et extraite d’un paquet contenant une lourde pierre.

Tout en opinant, je lus cette missive tapée à l’ordinateur et frappée d’un en-tête au nom de la Communauté “Dineh” de la Réserve indienne de la Black Mesa. Elle disait ceci : “Aux clans Pijjandjara et Jangkuntjara : comme vous, nous Indiens Navahuhu, la terre ne nous appartient pas puisque c’est nous qui lui appartenons. C’est dire si a été rituellement puni celui des nôtres qui, en voyage dans votre pays dont vous avez été également dépossédés par les Visages-Pâles, en a rapporté une pierre sacrée du site Uluru, nous rendant tous malades du ventre. Nous avons jeté la pierre dans l’Océan Pacifique et nous vous en envoyons une autre de chez nous, prélevée sur notre Mesa sacrée. Que le Rêve vous possède”.

— Qu’en pensez-vous, me demanda Carver, ils font tous chier, non ?

[Cette nouvelle a été publiée dans le Figaro Magazine au cours de l'été 2003.]



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